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Qui a inventé le cinéma ? Des jouets optiques aux frères Lumière

Par Audrey 12 août 2021 7 min de lecture

Caméra ancienne à manivelle en bois et laiton, bobine de pellicule et zootrope crème sur fond jaune

Qui a inventé le cinéma ? La réponse la plus juste tient en une phrase : personne seul. Le cinéma est né d’une suite d’inventions étalées sur tout le XIXe siècle, mais l’histoire retient deux noms. L’Américain Thomas Edison, avec son assistant William Dickson, met au point le kinétoscope, une boîte dans laquelle on regarde un film en solitaire. Les Français Auguste et Louis Lumière inventent le cinématographe, breveté le 13 février 1895, qui filme et projette sur grand écran devant un public.

C’est cette projection collective, organisée le 28 décembre 1895 à Paris, qui sert de date de naissance officielle au cinéma. J’ai toujours trouvé cette histoire plus passionnante que n’importe quel scénario : des jouets d’enfants, un fusil photographique, un inventeur disparu dans un train, une rivalité transatlantique. La voici dans l’ordre, avec les dates qui comptent.

Avant le cinéma : des jouets pour animer les images

L’idée de projeter des images est ancienne. La chambre noire, connue depuis l’Antiquité, montre qu’une image peut se former sur une paroi. La lanterne magique, apparue au XVIIe siècle, projette déjà des plaques de verre peintes devant un public, mais ces images restent fixes ou s’animent à peine.

Le XIXe siècle se passionne ensuite pour les jouets optiques, qui donnent l’illusion du mouvement en faisant défiler très vite des dessins. Le thaumatrope, un disque qu’on fait tourner entre deux ficelles, superpose deux dessins. Le phénakistiscope du Belge Joseph Plateau (1832) et le zootrope (1834), un tambour percé de fentes, enchaînent une courte boucle d’images. Le praxinoscope d’Émile Reynaud (1877) remplace les fentes par des miroirs et rend l’image plus nette.

Pendant longtemps, on a expliqué cette illusion par la « persistance rétinienne », l’idée que l’œil garde une image un court instant. Les spécialistes de la perception jugent aujourd’hui cette explication insuffisante : c’est surtout notre cerveau qui interprète une suite d’images fixes comme un mouvement continu. Le résultat, lui, n’a pas changé.

Photographier le mouvement : Muybridge et Marey

Pour passer du dessin à la photographie, il fallait saisir un mouvement réel. En 1878, le photographe Eadweard Muybridge décompose le galop d’un cheval grâce à une série d’appareils déclenchés les uns après les autres. En France, le physiologiste Étienne-Jules Marey invente en 1882 le fusil photographique, qui enregistre plusieurs images successives avec un seul appareil. On appelle ces travaux la chronophotographie.

Il manquait encore un support souple, capable de défiler dans une caméra. Il arrive en 1889 avec la pellicule en celluloïd commercialisée par George Eastman, le fondateur de Kodak. À partir de là, tout s’accélère.

Thomas Edison et le kinétoscope

Dans le laboratoire de Thomas Edison, c’est William Kennedy Laurie Dickson qui fait l’essentiel du travail. Il met au point le kinétographe, une caméra, et le kinétoscope, une visionneuse individuelle : on se penche sur un œilleton pour regarder un film très court qui tourne en boucle. Le kinétoscope est exploité commercialement à partir de 1894. On doit aussi à cette équipe la pellicule de 35 millimètres perforée, devenue le format standard du cinéma pendant plus d’un siècle.

Son défaut : un seul spectateur à la fois. Edison misait sur ces appareils vendus aux salles de jeux, et il n’a pas cru tout de suite à la projection sur grand écran. C’est là que les Lumière prennent l’avantage.

Les frères Lumière et le cinématographe

Auguste (1862-1954) et Louis Lumière (1864-1948) sont des industriels lyonnais. L’usine familiale de Monplaisir, à Lyon, fabrique des plaques photographiques et en tire une belle prospérité. C’est Louis, surtout, qui conçoit le cinématographe : un appareil léger, à manivelle, qui sert à la fois de caméra, de tireuse pour les copies et de projecteur. Le brevet est déposé le 13 février 1895.

Le mot n’est d’ailleurs pas d’eux. Il vient du grec kinêma (le mouvement) et graphein (écrire), et un inventeur nommé Léon Bouly l’avait déjà déposé pour son propre appareil en 1892, avant de laisser son brevet s’éteindre. Le terme a ensuite donné « cinéma », par abréviation.

Le 22 mars 1895, à Paris, Louis Lumière présente devant une société savante un premier film : La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, où l’on voit les ouvriers quitter l’usine. On le considère souvent comme le premier film de l’histoire du cinéma, même si d’autres images animées l’ont précédé.

Qui étaient les frères Lumière, au-delà du cinéma ?

Auguste et Louis sont les fils d’Antoine Lumière, peintre devenu photographe, qui installe la famille à Lyon et lance la fabrique de plaques photographiques. Louis, le cadet, est l’inventeur de la fratrie ; Auguste s’oriente peu à peu vers la médecine et la biologie. Les deux frères signent pourtant tous leurs brevets ensemble, par principe.

Le cinématographe n’est d’ailleurs pas leur seule invention. Leur plus grande fierté est l’autochrome, le premier procédé de photographie en couleurs facile à utiliser, breveté en 1903 et commercialisé à partir de 1907 : des grains de fécule de pomme de terre teintés en rouge, vert et bleu servent de filtres sur la plaque. Pendant près de trente ans, c’est grâce à lui que l’on photographie le monde en couleurs. Ils imaginent aussi le Photorama, une projection photographique panoramique à 360 degrés présentée en 1900, et Louis expérimentera plus tard le cinéma en relief.

Côté films, la maison Lumière envoie des opérateurs aux quatre coins du monde, qui tournent et projettent sur place. Le catalogue compte environ 1 400 « vues » d’une cinquantaine de secondes chacune. Puis, au début du XXe siècle, les frères laissent la production à d’autres pour se consacrer à leurs recherches : ils ont inventé l’outil, ce sont Méliès et ses successeurs qui en feront un art du récit.

Le 28 décembre 1895, la naissance officielle du cinéma

Ce soir-là, au Salon indien du Grand Café, boulevard des Capucines à Paris, les Lumière organisent la première projection publique et payante de leur cinématographe. Une trentaine de spectateurs découvrent une dizaine de films très courts, parmi lesquels La Sortie de l’usine Lumière à Lyon et L’Arroseur arrosé, souvent présenté comme la première fiction comique. Le bouche-à-oreille fait le reste : quelques jours plus tard, la file d’attente s’allonge sur le trottoir.

Une précision, car l’idée reçue est tenace : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ne figurait pas au programme de cette première séance. Il a été projeté un peu plus tard, et la célèbre panique des spectateurs fuyant la locomotive relève davantage de la légende que du fait établi.

Parmi le public du Grand Café se trouvait un homme de spectacle, Georges Méliès, directeur du théâtre Robert-Houdin. Il aurait proposé de racheter l’appareil, et la famille Lumière aurait refusé. Méliès se procure alors un autre matériel et deviendra le pionnier des trucages et de la fiction : son Voyage dans la Lune, en 1902, reste une merveille à revoir.

Les autres prétendants au titre d’inventeur

La question « qui a inventé le cinéma » fait débat, et c’est normal : plusieurs inventeurs y sont presque arrivés en même temps. Louis Le Prince, un Français installé en Angleterre, filme dès 1888 quelques secondes dans un jardin de Leeds avec sa propre caméra. Il disparaît mystérieusement en 1890, avant d’avoir pu montrer son invention au public. En Allemagne, les frères Max et Emil Skladanowsky projettent des films devant des spectateurs payants à Berlin le 1er novembre 1895, près de deux mois avant les Lumière, avec un appareil bien moins pratique, le bioscope.

Mon avis, pour ce qu’il vaut : le titre revient aux Lumière, non parce qu’ils étaient les premiers à tout, mais parce que leur appareil réunissait enfin tout ce qui fait le cinéma, la prise de vues, la projection sur grand écran et un public rassemblé dans une salle. Le seul regret, c’est que cette vision « française » laisse souvent dans l’ombre Dickson, Le Prince ou Reynaud, qui mériteraient d’être bien plus connus.

L’invention du cinéma en dates

Date Événement
1832 Joseph Plateau présente le phénakistiscope
1877 Émile Reynaud dépose le brevet du praxinoscope
1878 Eadweard Muybridge décompose le galop d’un cheval
1882 Étienne-Jules Marey invente le fusil photographique
1888 Louis Le Prince filme une scène de jardin à Leeds
1889 George Eastman commercialise la pellicule en celluloïd
1892 Émile Reynaud projette ses Pantomimes lumineuses au musée Grévin
1894 Le kinétoscope d’Edison et Dickson est exploité commercialement
13 février 1895 Brevet du cinématographe des frères Lumière
1er novembre 1895 Projection payante des frères Skladanowsky à Berlin
28 décembre 1895 Première projection publique et payante des Lumière au Grand Café, à Paris
1902 Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès
1927 Le Chanteur de jazz, premier grand succès du cinéma parlant

L’évolution du cinéma après 1895, en cinq grandes étapes

Une fois inventé, le cinéma n’a jamais cessé de se transformer. Voici comment je résume son évolution, des vues Lumière aux plateformes.

  • Le muet invente le langage du cinéma (1900-1927). Les films s’allongent, le montage permet de raconter une histoire, les gros plans et les poursuites apparaissent. Les salles se multiplient, avec un pianiste ou un orchestre pour accompagner l’image, et les premières stars naissent, de Charlie Chaplin à Buster Keaton.
  • Le parlant (1927). Le Chanteur de jazz fait entendre des voix synchronisées avec l’image. En quelques années, tous les studios basculent, et plusieurs vedettes du muet disparaissent faute d’une voix qui plaise au public.
  • La couleur (années 1930 à 1960). Le Technicolor éblouit avec Le Magicien d’Oz et Autant en emporte le vent en 1939. La couleur reste longtemps réservée aux grands spectacles, puis se généralise dans les années 1960.
  • Le grand écran face à la télévision (années 1950). Pour garder son public, le cinéma s’élargit : CinemaScope, superproductions, son stéréo. La Nouvelle Vague française répond à l’inverse par des tournages légers, en décors naturels.
  • Le numérique (depuis les années 1990). Toy Story devient en 1995 le premier long métrage entièrement en images de synthèse, les caméras et les projecteurs numériques remplacent la pellicule, puis le streaming fait entrer les films dans nos salons et nos téléphones.

Ce qui me frappe, c’est qu’à chaque étape on a prédit la mort des salles, et qu’elles sont toujours là. Le geste imaginé par les Lumière, réunir des inconnus dans le noir devant la même image, a traversé toutes ces révolutions.

Pour prolonger le voyage

Si vous passez par Lyon, l’Institut Lumière, installé dans la villa de la famille à Monplaisir, rue du Premier-Film, permet de voir de près les appareils et les premiers films. C’est la visite que je recommande à tous ceux qui aiment cette histoire, enfants compris.

Depuis 1895, le cinéma s’est enrichi d’une foule de professions, que je détaille dans ma liste des métiers du cinéma, et sa fabrication suit désormais un parcours bien rodé, que j’explique dans les étapes de la réalisation d’un film. Et pour voir comment les livres ont nourri cet art dès ses débuts, lisez pourquoi certaines adaptations de romans brillent au cinéma.

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